Archives de catégorie : Pourquoi votent-ils FN?

Cinéma clinique. Cas pratique: Filmer le Front National.

 

Le film:

 

Lien vers le webdocumentaire.

Pour le documentaire “Pourquoi votent-ils FN?" j'ai évidemment dû filmer des électeurs du Front National. En fait des militants très actifs et impliqués puisque les trois qui ont accepté d'être filmés se sont déjà présentés à une élection. Cela reflète la difficulté de filmer la politique et la pudeur fort ancrée d'afficher ses intentions de vote, ce que je comprends et respecte. Si j'ai accepté de filmer ces trois représentants du Front National en toute connaissance de cause, ce n'était certainement pas dans l'idée de leur donner une tribune ou l'occasion de faire de la propagande. C'est là le privilège du cinéaste sur le journaliste. Ne s'agissant point d'un reportage ou d'une interview journalistique, mais de montrer des électeurs pour qu'ils puissent nous dire librement leurs intentions et leurs raisons, ces portraits filmés n'ont pas été fait sur le mode question-réponse, mais bien sur celui de l'observation. Les conditions de tournage restant précaires le résultat technique est ce qu'il est, en particulier un son catastrophique, et le champ de caméra n'est pas aussi large qu'il aurait pu l'être. C'est le prix à payer sans doute pour obtenir quelque chose plutôt que rien.

Les trois participants étaient tous rodés aux média et avaient tous déjà été interviewés plusieurs fois. Cependant les trois ont été surpris de l'approche clinique du tournage et leurs sentiments à la fin étaient contrastés: ils ont tous manifesté une forme d'agacement en notant qu'ils avaient dit des choses devant la caméra que certes ils endossaient totalement mais qu'ils n'auraient peut-être pas dit aussi franchement devant une caméra, et ont ainsi mis un terme à la séance, tout en étant demandeur de pouvoir s'exprimer ainsi avec l'impression d'être écouté. Cette franchise et cette spontanéité se retrouve à l'image, même si chacun avait préparé ce tournage tous ont fini par sortir de leur texte. Et c'est bien là tout l'intérêt de ce documentaire et de cette pratique de tournage: observer comment un participant s'exprime et se comporte en s'exprimant.

Il m'a été fait le reproche de ne pas expliquer ou analyser les propos de ces participants. C'est vrai et c'est volontaire puisque c'est tout l'enjeu du cinéma clinique. Il s'agit d'observer pour comprendre les intentions, les motivations, les enjeux de ces participants non seulement à travers ce qu'ils disent, mais aussi la manière dont ils le disent, avec leurs mots, leurs dictions, leurs tonalités, leurs postures et leurs comportements pour les comprendre, les recomposer et les retranscrire dans un cadre d'expérience qui nous est accessible. Le principe de charité exige d'écouter ce que dit le participant et de postuler qu'il le dit de bonne foi, c'est à dire qu'il a envie de dire ce qu'il dit, de nous le dire, pour nous le dire. Entendre ce qu'il dit ne signifie pas l'accepter et l'endosser bien entendu, mais pour accepter ou pas ses propos, pour les juger, les évaluer et se positionner par rapport à eux et lui, il est nécessaire d'en passer par là. En un sens ces observations cliniques précèdent un quelconque diagnostique, qui doit venir, mais dans un autre cadre. Je reconnais que cela peut perturber, mais je continu à penser que sans cela je n'aurais jamais eu de remarques telles que “en fait ce n'est pas si terrible ce qu'ils racontent" ou bien “ce sont vraiment des électeurs du FN?" ou encore “je ne suis pas d'accord avec mais je ne serais pas dire pourquoi?". Justement, le but est de se positionner par rapport à un propos et donc de dépasser les préjugés. C'est d'ailleurs pour cela que je pense que ce documentaire pourra très bien est regardé et apprécié tant par les partisans du FN que par leurs détracteurs, mais chacun devra alors dire pourquoi et justifier son choix. C'est l'ambition de cette démarche.

Pour ma part, je ne partage pas les opinions du Front National. Je ne les partageais pas avant et cela n'a jamais été un problème pendant le tournage et je ne suis pas certains que les participants pouvaient me déterminer précisément sur l'échiquier politique. Cela n'ayant d'ailleurs aucune pertinence pour le tournage. L'avantage du cinéaste et de cette approche clinique est de s'intéresser aux faits et non de polémiquer.
Si je ne partage pas les opinions exprimées dans de documentaire (tout en le revendiquant entièrement, évidemment) c'est qu'elles me paraissent bancales sur bien des points. Par exemple la question de la laïcité est très intéressante d'un point de vue logique et argumentatif, et forme un drôle de syllogisme:

(1) (Prémisse) la république est laïque;
(2) (Prémisse) l'islam n'est pas laïque;
(3) (Conclusion) l'islam est incompatible avec la république.

Ce syllogisme est faux car biaisé. En effet, la prémisse (1) est factuelle: il n'y rien d'essentielle à une république d'être laïque. La république n'est qu'une forme d'organisation politique de l'État dans laquelle le pouvoir n'est pas héréditaire et où la population est représentée au niveau de l'exercice du pouvoir. La laïcité est une stricte séparation entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique. Rien n'empêche donc qu'une république ne soit pas laïque, et les exemples ne manquent pas, ne serait-ce que la France avant la loi de 1905. Cette prémisse fait donc référence à un état de fait qui est celui de la France en 2012, ce qui peut parfaitement être accepté dans un raisonnement pratique. Cependant le sens de “laïcité" employé dans la prémisse (1) ne peut être le même que dans la prémisse (2) sinon elle n'aurait aucun sens. Comment une religion pourrait-elle être laïque? D'une part une religion n'est pas une organisation politique et il serait absurde de comprendre laïcité ici comme séparation entre organisation matérielle (l'église par exemple) et l'aspect immatériel de la religion (la foi par exemple). Pour que la prémisse (2) fasse sens, “laïcité" soit compris comme quelque chose comme “esprit d'ouverture et de tolérance envers les autres religions, cultes ou opinions", mais alors rien ne permet d'étayer que l'islam ne soit pas laïque en ce sens et des exemples historiques nous montrent que ce n'est pas le cas (la philosophie grecque nous est parvenu largement grâce l'islam par exemple). Mais au delà de l'acceptation indépendante des deux prémisses, il n'est certainement pas valide d'en conclure quoi de ce soit, en particulier la conclusion (3).

Mais le plus embêtant est que ce syllogisme sert de base à un autre:

(4) (Prémisse) historiquement les Français sont chrétiens;
(5) (Prémisse) historiquement les Arabes sont musulmans;
(6) (Conclusion) donc les Arabes ne sont pas compatibles avec la république

La formulation est crue mais explicite le propos. La prémisse (4) fait appel à l'histoire, ou une histoire fantasmée en attribuant l'héritage de la culture chrétienne aux Français et donc par là enracinant le peuple Français dans une histoire, une culture et une civilisation. La prémisse (2) fait de même avec les “Arabes" associés ici aux musulmans et par synecdoque à l'islam et donc au premier syllogisme intégrés dans la conclusion (6). L'argument consiste à justifier que les “arabes" ne peuvent culturellement et historiquement pas s'intégrer dans la république laïque et française. Évidemment “laïque" est ici entendu au sens de la prémisse (2) puisque sinon serait incompatible avec la prémisse (1). Le syllogisme n'est donc pas plus valide que le premier, cependant il vise à instaurer une différence essentielle entre des individus sur la base de leur histoire et de leur culture. Ces histoires et ces cultures étant associées à des zones géographiques de populations, toujours par synecdoque, elles permettent de justifier un culturalisme et unes clashs des civilisations et par là un racisme entre individus d'origines différentes. En apparence ce raisonnement laisse une possibilité de se défausser en admettant par exemple un transfuge converti, mais l'argument des racines historiques et culturelles prévaudrait encore rendant fragile et précaire son intégration dans la république laïque chrétienne française.

Ce raisonnement tel que je le reconstruis à partir de ces observations et ces rencontres me paraît non seulement inacceptable d'un point de vue logique mais aussi et surtout d'un point de vue éthique et moral. C'est pour cela que je ne partage pas les opinions du Front National. Mais cela ne me retient pas de le filmer, tout comme de filmer tout autre parti politique, religieux ou d'opinion, simplement parce que sans cette approche d'observation je ne pourrais pas expliciter ce genre de raisonnement et dire pourquoi je n'accepte pas et n'endosse pas ce genre de propos.

D'où la nécessité de filmer de manière clinique et l'importance d'un tel travail. Je conçois qu'il puisse dérouter au début, mais c'est le prix d'un outil d'investigation et de compréhension du monde, de l'environnement et des interactions humaines. L'image est un outil aussi puissant que pertinent, si elle est utilisée en tant que tel.

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