Lectures: Image et pédagogie, Geneviève Jacquinot, Hermès 66

Publication d'une note de lecture sur le livre Image et Pédagogie de Geneviève Jacquinot, dans la revue Hermès, n°66, 2013, pp. 262-263.

"C’est en tant que documentariste nouvellement chargé de former des étudiants de Sciences Po à l’usage de la pratique filmique comme mode d’expression en sciences humaines, que j’ai découvert tout récemment Image et Pédagogie, dans l’édition de 1977, alors même que le cherchais à formaliser les acquis de l’expérience et du croisement de diverses disciplines apparentées comme l’anthropologie visuelle ou le cinéma documentaire. C’est un de ces livres que l’on referme avec le sourire, content d’y avoir trouvé le contenu exact (ou presque) qu’on y cherchait, et avec la satisfaction de se dire que l’on n’aurait pas mieux fait.

Le constat initial de l’élargissement du champ des possibles didactiques qui y est fait (p.13) grâce à l’apparition des moyens de diffusion était valable en 1977 : il le reste aujourd’hui comme il le restera demain. Les moyens ont évolué, c’est une question de technique, mais la question de la pertinence de la perspective de l’exploration de ces possibles reste toujours aussi centrale, c’est une question de didactique. En 1977, le nouveau moyen de diffusion à disposition de la pédagogie était l’audiovisuel: le cinéma ou la télévision. En 2013 nous parlons de vidéo, de film ou de web-documentaire, autrement dit de la même chose. Il s’agit toujours d’image animée et quelque soit sa réalisation, stratégie qui la gouverne devrait toujours être la même.
Dans son introduction, Geneviève Jacquinot déplore que la stratégie la plus rependue consiste à simplement “traduire en image” un contenu prédéterminé pour faire “passer le message” et appelle de ses vœux une nouvelle forme générative d’écriture filmique qui modifierait, dans sa pratique même, le processus d’apprentissage en s’appuyant sur la spécificité du moyen d’expression. Un film n’est pas un article. Les modalités cognitives de saisie de ces deux modes d’expressions sont différentes. Dire ceci n’est pas prôner un relativisme de l’information, mais simplement rappeler une évidence: ces des modes d’exposition ne sont pas équivalents. Le mode d’accès à l’information, fut-elle la même, n’est pas le même.
Comme le rappelle Geneviève Jacquinot, la stratégie didactique doit être tournée vers la pédagogie, c’est-à-dire l’enrichissement du répertoire cognitif de l’apprenant (p.33). Un discours ouvert qui donne à apprendre et non ce qu’il y a à apprendre. Une “pédagogie du processus” (p.129) plutôt qu’une “pédagogie du transport” (p.16). L’apprentissage par l’image est différent de celui par le verbe, justement de par les différences de modalités cognitives en jeu. D’où la nécessité d’éduquer à l’image alors que “la ‘caméra-stylo’ est encore du domaine de l’utopie techniciste et [...] l’analphabétisme audiovisuel reste la chose la mieux partagée” (p.29). Il faut des années d’apprentissage pour commencer à écrire convenablement un article, pourquoi n’en serait-il pas de même pour l’image? De l’argument d’une soit disant génération 2.0 ou d’une “civilisation de l’image” ne dérive certainement pas le caractère inné de la lecture ou de la composition de l’image. Pour faire véritablement de l’image, c’est-à-dire explorer l’ensemble de ses possibles, il est nécessaire de prendre au sérieux le “texte filmique” (p.44) aussi bien comme expression que mode d’expression. Ne pas considérer le “spectateur-élève” (p.65) comme passif, gavé de contenus pré-mâchés mais l’impliquer dans l’apprentissage même, le faire participer à l’image, dans sa réalisation, dans sa vision. Dépasser le “passage du monde mondain au monde du spécialiste” (p.64) qui reproduit l’enseignement classique, frontal, unidirectionnel où le discours est roi et où “les pédagogues ne dont confiance qu’à la parole - à leur parole - et se médifent de l’image” (p.89; d’où le caractère très bavard des films didactiques, comme si un film qui ne disait pas explicitement au spectateur ce qu’il devait voir ne permettait pas de le lui faire comprendre (p.110).
L’image, selon Geneivève Jacquinot, rend “particulièrement apte à développer chez l’usager une faculté de participation et d’élaboration cognitive” (p.115) et donc à apprendre différemment. Le film didactique doit donc être véritablement un film et pour cela exploiter pleinement ses particularités, or la plus part des documents audiovisuels didactiques se caractérisent justement par leur absence de traitement filmique (p.117). Ils ressemblent étrangement à des cours ou des exposés filmés. La caméra n’est alors qu’un simple dispositif d’enregistrement, mais pas une “caméra-stylo”.
Comment alors écrire un film didactique? Geneviève Jacquinot ne répond pas à la question, et ceux qui pensent trouver là un livre de recette seront déçus. Cependant, elle propose une “échelle de performativité didcatique” (p.130) qui permet d’évaluer les films pédagogiques.
“Au degré zéro” se trouvent les cours enregistrés sans aucune écriture filmique, au contenu discursif fort, impliquant très faiblement l’élève pensé comme passif, recevant le contenu dispensé par le spécialiste. “Au degré moyen”, un traitement filmique fait timidement son apparition à travers l’intégration de différents modes de référence, passant du monde du spécialiste au monde de la classe par le commentaire, qui permet au responsable du contenu de grader la main dessus et de minimiser le travail du spectateur. “Au degré plein”, le traitement filmique est complètement exploité, l’élève devient un spectateur actif qui élabore lui-même le savoir à partir du matériau donné par le film.

Image et Pédagogie date de 1977. Sa réédition est bienvuenue parce que on propos n’a pas pris une ride. C’est d’ailleurs pour cette raison que le corps du texte n’as pas été modifié, et le respect de la pagination de la première édition est judicieuse. L’entretien de Geneviève Jacquinot et l’introduction de Jöelle Le Marec mettent l’ouvrage dans son contexte et apportent un éclairage précieux. Il est cependant fâcheux que l’importance de Image et Pédagogie souligne le manque assourdissant de documents de référence sur la question du film didactique. En 2013 il est encore incontournable, non pas comme archive, mais comme pierre angulaire d’un domaine toujours à construire."

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